Le Petit Prince par Antoine de Saint-Exupéry — Une lecture personnelle

Quelques années après Terre des hommes, Saint-Exupéry écrit Le Petit Prince. À la fin du premier livre se trouvent déjà les clés du second. Ce qui suit est donc la suite naturelle de ma réflexion sur Terre des hommes. Si vous avez lu ce livre dans l’enfance, ou même si vous ne l’avez jamais ouvert, je vous invite à le découvrir ici sous un angle un peu différent : celui d’un adulte qui y cherche des sources de réflexion que l’on n’a pas forcément à vingt ans.

Les deux livres forment, à mes yeux, un diptyque : le premier est l’œuvre d’un homme qui cherche sa vérité dans l’action et dans le monde extérieur ; le second est celle du même homme qui a compris, ou pressenti, que cette vérité pouvait être ailleurs.

Comme pour Terre des hommes, il s’agit de réflexions personnelles qui n’engagent que moi, et que je présente comme matière à réflexion.

Un dédoublement nécessaire

Le Petit Prince est la part extrêmement sensible de Saint-Exupéry qu’il n’a pas pu faire vivre dans le monde des adultes, et qu’il a mise en sécurité dans un livre.

Dans Terre des hommes, il parle à la première personne : c’est la voix du pilote, virile et pudique, qui observe le monde avec gravité et retenue. Mais Saint-Exupéry était manifestement un homme d’une sensibilité extrême, presque enfantine au sens noble du terme. En créant le Petit Prince, il extériorise cette part de lui-même pour lui permettre de s’exprimer librement. Une partie de lui reste malgré lui l’aviateur maladroit qui ne parvient même pas à dessiner un mouton. L’autre peut enfin dire ce qu’il n’aurait pas pu dire directement.

Selon moi, ce dédoublement va au-delà de l’artifice littéraire. Il a été pour Saint-Exupéry une nécessité psychologique.

Le même livre, deux langages

Les deux livres portent la même quête philosophique : le monde mystérieux, la fragilité de l’homme (je reprends ici le terme « homme » utilisé par l’auteur), le sens, l’étrangeté des adultes, la responsabilité envers ce qu’on aime. Mais les langages sont radicalement différents.

Dans Terre des hommes, la méditation sur l’essentiel passe par l’expérience dure : le froid, la soif, la souffrance de Guillaumet et la mort de Mermoz, la solitude du désert. C’est une vérité arrachée à la souffrance physique et à la camaraderie virile. Dans Le Petit Prince, la même vérité passe par le mythe, le symbole, la légèreté apparente. Comme si la fable permettait d’aller plus loin, sans avoir l’air de souffrir.

Le narrateur du Petit Prince est révélateur : ce n’est pas le Petit Prince lui-même, c’est l’aviateur en panne dans le désert. L’aviateur adulte qui ne sait toujours pas dessiner un mouton. C’est Saint-Exupéry qui reçoit la sagesse de l’enfant qu’il était, ou qu’il n’a pas su rester. Il y a une nostalgie douloureuse dans cette construction.

Mozart est condamné : les clés du second livre dans le premier

À la fin de Terre des hommes, Saint-Exupéry observe un enfant endormi dans un train et écrit : « voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui… Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart est condamné. »

Saint-Exupéry se voit comme celui qui se tient entre la machine à emboutir de la société et les petits princes. Et le Petit Prince est cet élu qu’il sauve des hommes et qui peut garder en lui la vérité que le monde des adultes ne sait pas accueillir. Je pense que c’est dans cet esprit qu’il a été écrit, et c’est souvent dans cet esprit qu’il continue d’être offert aux enfants : l’espoir toujours répété que la génération suivante vivra mieux. Cela ne sera possible qu’à condition de leur en donner réellement les moyens : une meilleure éducation, un environnement plus favorable pour grandir.

Apprivoiser : le mot qu’il n’a pas su vivre

Le concept central du Petit Prince est précisément apprivoiser. Le renard explique ce que cela signifie : créer des liens, accepter la vulnérabilité, être transformé par l’autre.

Or Saint-Exupéry n’a jamais vraiment réussi à apprivoiser sa propre vie intérieure. Ni dans son mariage avec Consuelo, chaotique et douloureux. Ni dans son rapport au monde. Il savait ce qu’il fallait faire, il pouvait l’écrire magnifiquement, mais il ne parvenait pas à le vivre. C’est peut-être là la vraie tragédie : une lucidité extraordinaire sur ce qui compte, et une incapacité à en faire l’expérience durable. Il ne parvenait à se situer dans le monde qu’à travers la tension et l’action, très rarement dans l’arrêt et l’acceptation de ce qui est.

Ce passage entre ce qu’on pressent et la capacité à le vivre est d’ailleurs l’un des thèmes centraux du travail de coaching.

La disparition du Petit Prince : un aveu

À la fin du livre, le Petit Prince disparaît. Saint-Exupéry ne peut pas le retenir. Ce n’est pas le serpent qui le tue : c’est l’impossibilité de rester dans notre monde. Le narrateur-aviateur doit le laisser partir, impuissant à le retenir.

On peut y lire un aveu sombre : cette sensibilité, Saint-Exupéry n’a jamais vraiment réussi à l’apprivoiser. Elle était peut-être trop vive, trop exposée. Il n’a pas pu vivre pleinement avec elle. Il aurait ainsi mis sa part la plus fragile en sécurité dans un livre, dans le personnage du Petit Prince, comme s’il lui avait confié ce qu’il ne pouvait pas porter seul.

Deux ans après la publication du Petit Prince, il est monté dans son P-38 sans en revenir.

Le serpent : un mythe réécrit

Dans la Genèse, le serpent est le tentateur qui a conduit Ève puis Adam à croquer le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ce geste les fait entrer dans le monde des adultes, de la conscience et de la souffrance. C’est une perte d’innocence irréversible, une entrée dans le monde de la complexité, de la mortalité et de la responsabilité.

Dans Le Petit Prince, le serpent joue le rôle exactement inverse : il ramène le Petit Prince hors du monde des adultes, vers sa planète, vers sa rose. Il est le passeur dans l’autre sens, vers l’origine, vers la pureté perdue. Saint-Exupéry réécrit le mythe en inversant la direction du voyage.

Ce renversement suggère une autre lecture du péché originel. Dans la Genèse, la faute est de vouloir savoir. Chez Saint-Exupéry, la faute existentielle est inverse : c’est de trop ressentir dans un monde qui n’est pas fait pour cela. La sensibilité devient une vulnérabilité, une inadaptation au monde des grandes personnes qui comptent, possèdent et commandent.

Cette image du serpent comme passeur m’a frappé à la relecture. En tant que coach, je me trouve ironiquement dans une position qui ressemble aux deux récits : j’invite mes clients à explorer et à prendre conscience, à accepter et à apprivoiser leur monde, et en même temps je leur permets de s’élever vers ce qui est le plus vrai et le plus léger en eux. Je vous laisse cette matière à réflexion.

La sensibilité comme voie vers le sens

La raison analyse, découpe, classe. Elle produit de la connaissance sur les choses : leurs relations, leurs fonctions, leurs utilités. Mais elle a ses limites. Une grande partie de ce que nous percevons du monde passe par des processus auxquels nous n’avons pas accès consciemment : notre appréhension de l’espace, du temps, du risque, de l’autre. Nous ne choisissons pas ces filtres. Ils nous précèdent.

Et au-delà de ces mécanismes invisibles, nos motivations profondes et le sens que nous donnons aux choses échappent souvent elles aussi à la raison. Nous nous engageons, nous aimons, nous renonçons pour des raisons que nous ne savons pas toujours formuler. Nous rationalisons ensuite, en croyant avoir tout maîtrisé. La psychologie et les neurosciences contemporaines le confirment : une grande part de nos décisions est produite par des processus que la conscience n’observe pas.

Pascal l’avait pressenti bien avant eux : le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. Ce n’est pas une invitation à l’irrationnel. C’est la reconnaissance qu’il existe un autre mode d’accès au réel, plus immédiat, plus incarné. C’est ce que dit aussi le renard : l’essentiel est invisible pour les yeux.

Je rejoins Saint-Exupéry dans cette phrase très connue. Et c’est précisément ce territoire que le coaching aide à explorer : il permet de créer les conditions pour qu’une personne accède à ce qu’elle a au fond d’elle, mais sans pouvoir le formuler.

Ce que cette lecture m’apporte

J’ai moi-même toujours porté une grande sensibilité. Avec les années, mais il m’en a fallu beaucoup, j’ai développé la capacité à l’utiliser de manière constructive sans en être emporté, à la garder entière tout en ayant les pieds sur terre.

Beaucoup cherchent à construire une carapace, à s’endurcir, à ne plus ressentir aussi fort, convaincus que la sensibilité est une faiblesse. Dans notre monde, c’est compréhensible. Mais ce que j’ai appris, et ce que je cherche à transmettre dans ma pratique de coaching, est différent : travailler avec sa sensibilité, pas contre elle. L’apprivoiser, pour reprendre le mot du renard.

Saint-Exupéry a dévoilé de nombreuses vérités de la vie. Il les a écrites avec un génie rare. Mais selon moi il n’a pas trouvé comment les vivre. C’est peut-être ce que le coaching, pratiqué avec profondeur et honnêteté, peut offrir : l’espace et l’accompagnement pour pouvoir vivre soi-même le chemin qu’on pressent.

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