Terre des hommes par Antoine de Saint-Exupéry — Une lecture personnelle

Saint-Exupéry est depuis longtemps une figure singulière : celle du pilote-poète en quête de vérités. J’ai trouvé que ses livres offraient une manière d’aborder certains thèmes qui me tiennent à cœur, et cet article me permet de me présenter ainsi indirectement à vous. Peut-être même que cela vous donnera envie de le lire ou de le relire. Ses livres mêlent aventure et réflexions, et peuvent se lire à plusieurs niveaux.

Ce qui suit n’est pas une analyse littéraire au sens académique du terme. Je n’ai pas consulté les critiques spécialisés, et je ne cherche bien sûr pas à avoir raison. J’ai cherché à comprendre ce que ce livre pouvait me dire aujourd’hui, plusieurs décennies après une première lecture, après une carrière de pilote et de nombreuses réflexions sur les thèmes qu’il aborde.
Ce sont très souvent les récits et les réflexions des autres qui nous font progresser. J’ai pensé que mon humble lecture de pilote sur les réflexions d’un autre pilote et excellent écrivain, peut servir un autre voyage : celui que chacun entreprend vers une meilleure connaissance de la vie et de soi.

Relire à soixante ans ce que j’avais lu à vingt

La première fois que j’ai ouvert Terre des hommes, j’étais un jeune homme qui rêvait de voler. Saint-Exupéry m’offrait ce que je cherchais : la confirmation que le ciel était un lieu où l’existence prenait un sens différent, plus intense, plus vrai, et que le pilotage était un moyen d’approcher ces vérités.

En le relisant des décennies plus tard, après des milliers d’heures de vie et de vol, des escales aux quatre coins du monde, d’innombrables rencontres, de nombreuses lectures et formations, j’ai découvert un livre presque entièrement nouveau, parce que j’ai moi-même changé. Cette expérience en elle-même fut déjà très enrichissante.

L’aventure comme lieu de connaissance

Saint-Exupéry écrit dans un style que j’appellerais volontiers l’épopée rationalisante : un ton de l’époque, sincère et presque ingénu, qui aime catégoriser, mais qui porte en lui une conviction presque disparue : celle que le monde est à explorer, et que cette exploration doit engager l’homme tout entier (je vais reprendre ici le terme « homme » utilisé par l’auteur; mais il nous faut bien constater que la place des femmes dans le livre est réduite aux plaisirs d’escale ou au rôle d’épouse). Le monde représente un défi contre lequel l’individu peut se mesurer. Aujourd’hui cette vision a généralement disparu, remplacée par la croyance que nous savons l’essentiel sur le monde, et les découvertes sont souvent réduites au statut d’anecdotes.

Il y a dans ce livre une réelle fascination de l’exploration, qui n’est chez Saint-Exupéry jamais seulement géographique. Elle est simultanément poétique, psychologique, philosophique, technologique, sociologique, politique… Le désert n’est donc pas un décor, mais il est un révélateur : « Le désert pour nous ? C’était ce qui naissait en nous. Ce que nous apprenions sur nous-mêmes. » L’avion, dans ce cadre, n’est qu’un outil. Ce que l’aviateur cherche réellement, c’est une forme de vérité qu’il ne trouverait pas au sol, parce que la hauteur, la nouveauté, la solitude et le dépouillement créent des conditions où l’essentiel devient plus lisible.

Je reconnais dans cette intuition quelque chose qui résonne en moi. Voler et voyager impose une forme de présence absolue. On est astreint à vivre l’instant présent, et on le souhaite également. Dans cet espace-là, quelque chose d’essentiel devient parfois visible : sur le monde, sur les autres, sur ce qui compte vraiment. Mais il est vrai que le voyage a bien changé et ma vision se trouve elle-même en décalage par rapport à la manière dont il est actuellement vécu. Et en raison de la technologie, de la globalisation et des moyens de communication, il devient de plus en plus facile de ne pas se confronter au monde.

La fraternité comme tentative de réponse à l’absurde

Ce qui unit les hommes chez Saint-Exupéry, c’est moins l’amitié au sens ordinaire que ce que j’appellerais la cordée : ce lien qui se crée lorsque des êtres partagent un but qui les dépasse. « Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons. »

On pourrait y voir une glorification de la lutte contre la nature, voire de la guerre, ou une vision naïvement virile de l’existence. Ce serait, je crois, mal le lire. Ce que Saint-Exupéry célèbre, c’est moins le combat que ce qu’il rend possible : la camaraderie des escales, des nuits de veille, ou des pannes en plein désert permet une présence à l’autre sans calcul, un rapprochement qui ne serait autrement pas possible. « Ainsi, en plein désert, sur l’écorce nue de la planète, dans un isolement des premières années du monde, nous avons bâti un village d’hommes. »

Il faut relever ici aussi la vision très hiérarchique des relations de travail, certainement due à l’époque, mais aussi à l’origine sociale de Saint-Exupéry. Ainsi cette fraternité ne se retrouve pas dans la relation qu’il a avec son mécanicien de vol Prévot, avec qui il partage pourtant l’expérience des vols. Sa survie miraculeuse dans le désert avec son mécanicien fissure cette vision de la fraternité. Face à la mort, il apparaît que chacun reste seul, séparé de l’autre d’innombrables barrières. Il est intéressant de constater que Saint-Exupéry parle de cette fraternité dans la mort dont il a été le témoin entre les combattants de la guerre d’Espagne, mais qu’il ne la vit pas lui-même.

La fin du livre cherche désespérément un dénominateur commun extérieur et universel: la vérité qui unira les hommes et donnera sens à la vie. La lutte commune, aussi belle qu’elle puisse parfois paraître, ne semble pas ouvrir de piste vers soi-même. L’homme semble devoir se découvrir autrement : dans le silence, dans la relation intime avec soi-même, dans la prise de conscience.

La recherche d’une vérité universelle

La phrase qui m’a le plus arrêté dans cette relecture est celle-ci : « Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort. »

Terre des hommes est le livre d’un homme tourmenté par ce qu’est l' »homme » et, à mon avis, sûrement déjà par qui il est lui-même. Il veut croire que ses questionnements personnels sont ceux de l’humanité tout entière. Il veut croire en un idéal universel qui transcende l’individu.

Je pense néanmoins que la réalité est plus complexe et plus nuancée. La mort n’est pas le seul miroir. La vie aussi peut révéler, si on lui accorde du calme et de l’attention. Et pour être heureux il n’est pas nécessaire d’avoir la réponse à toutes nos questions.
Saint-Exupéry effleure pourtant cette idée, qu’il n’explorera pleinement que plus tard dans Le Petit Prince : il voit aussi que la richesse véritable ne se trouve ni dans la possession, ni dans l’action, ni même dans la fraternité, mais dans cette vie intérieure que chaque être porte en lui comme un continent secret. Ce qui est paradoxal, c’est qu’il voit cela avec une clarté remarquable, mais il ne parvient pas à l’habiter. Sa recherche reste orientée vers l’extérieur : la mission, les camarades, le monde à affronter. Il a dû frôler la mort de très près pour s’accorder un moment de paix avec lui-même. C’est dans l’acceptation de la mort qu’il s’est trouvé, simplement, tel qu’il était, et il se demande aussitôt comment revivre cette expérience.

Ce que ce livre peut apprendre à ceux qui mènent une réflexion sur l’existence

Terre des hommes est le témoignage sincère d’un homme qui se bat avec les grandes questions: le sens de la vie et du monde, la mort, la solitude, la fraternité, sans avoir les réponses, et sans prétendre les avoir. C’est en cela qu’il reste précieux, cent ans après.

Mais aussi perspicace qu’il puisse être, et j’en suis quelque peu attristé à sa lecture, Saint-Exupéry reste seul face à ses questions. Sans aide extérieure, il n’a pas reçu les indices qui auraient pu l’aider à aller de l’avant. La vie est trop complexe pour qu’un individu, dans une quête solitaire, puisse trouver les réponses à ses grandes questions. Même les esprits les plus brillants, en s’appuyant sur le savoir de leur époque, n’ont pas trouvé de réponses définitives, et ils n’ont que très rarement vécu heureux.

Ce livre fonctionne ainsi comme un triple miroir : celui de son époque face à la nôtre, avec ses croyances et ses angles morts, celui de la quête des humains pour trouver des réponses aux questions essentielles de l’existence. Mais aussi un miroir plus intime : en lisant Saint-Exupéry on est invité à se demander ce que l’on cherche soi-même, et quelles conditions facilitent ce voyage intérieur. Est-ce dans la lutte ? Dans le silence ? Dans la création ? Dans la relation avec quelqu’un ?

À la lecture de Terre des hommes, je suis rappelé à quel point il est illusoire de croire en la possibilité de trouver seul les réponses à ses questions. Je ne l’aurais pas su à vingt ans. Depuis, je sais que nous avons des réponses à beaucoup de questions, et que pour les autres ce sont souvent les questions qui sont mal posées…. Des discussions structurées comme le coaching offrent un espace qui permet l’exploration personnelle de celles-ci et, en premier lieu, des raisons profondes qui poussent à se les poser.

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